07.17.2022

Le Mode Avion, lutter contre l’électrosensibilité grâce à la digital detox ?

Interview réalisée avec Aude Nguyen, fondatrice du Mode Avion. Aude nous sensibilise à l’électrosensibilité et nous explique pourquoi et comment faire une pause loin de nos téléphones, ordinateurs et autres appareils électromagnétiques.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Aude Nguyen Van Phu, j’ai 32 ans et je vis entre Paris et les Landes. Ce qui m’anime profondément, c’est cette recherche d’équilibre entre plaisir, sens, impact et argent. C’est ce vers quoi je tends à travers mon style de vie et les différentes activités qui le composent. 

Je travaille en ce moment sur un projet de podcast Les Pépettes, dont la mission est de réconcilier sens et argent, pour aligner ses finances avec ses projets de vie et le changement positif que l’on veut voir dans le monde. En parallèle, je consacre mon temps à l’accompagnement de personnes en transition professionnelle vers une carrière à impact via l’association Ticket for Change et au développement de mon projet entrepreneurial Le Mode Avion. Avec Le Mode Avion, je propose des conférences, ateliers et séjours Digital Detox pour aider les organisations et individus à repenser leur rapport aux écrans, à développer une relation saine avec le numérique et à luttre de manière indirecte contre l’électrosensibilité.

Je me suis personnellement intéressée au sujet de la déconnexion numérique lorsque ma mère est devenue électrosensible, soit hypersensible aux ondes électromagnétiques émises par les technologies sans fil (WiFi, Bluetooth, ondes cellulaires…). Comme je vivais à cette époque avec ma mère, j’ai en quelque sorte dû adapter mon mode de vie et expérimenter une déconnexion “forcée”. J’ai donc appris à vivre et travailler “en mode avion” alors que mes amis suivaient le chemin inverse avec l’explosion des réseaux sociaux. Cela ne m’a pas empêché d’entamer ma carrière dans le digital puisqu’avant d’entreprendre, j’ai travaillé pendant plus de 5 ans, dans le domaine du marketing numérique, chez M6 Web puis en agence.

En 2017, alors que je vivais à Montréal, ma maman est décédée des suites de son électrosensibilité. A ce moment-là, la carrière que je poursuivais en marketing web m’a dès lors paru complètement vide de sens. J’ai donc quitté mon emploi et je me suis lancée dans l’entrepreneuriat social pour construire un projet autour de la déconnexion numérique

Est-ce que vous pouvez nous décrire ce qu’est l’électrosensibilité ?

D’après le rapport 2018 de l’Anses, 5 à 10% de la population française, c’est-à-dire 3.3 millions de personnes en France souffrent d’électro-hypersensibilité (EHS). 

Les symptômes de l’électrosensibilité ont été reconnus par l’OMS en 2005 puis par l’Anses en 2018. Les marqueurs classiques sont des sensations de picotement et de fourmillement dans les membres, des maux de tête et des acouphènes. Le plus souvent, les personnes le découvrent de manière empirique en se sentant bien dans des zones peu exposées aux ondes et mal dans des zones fortement exposées.

On s’en prémunit en partie en réduisant au maximum son exposition aux ondes : smartphone en mode avion ; cablage de sa maison (utilisation de cable ethernet plutôt que wifi) ; box wifi éteinte quand on ne s’en sert part ; pas de micro-ondes chez soi…On peut également isoler sa maison des ondes électromagnétiques environnantes grâce à des matériaux spécifiques.

Les ondes électromagnétiques sont aussi considérées, par l’OMS, comme potentiellement cancérigènes pour l’Homme. Donc mieux vaut prévenir que guérir !  

Ma conviction personnelle c’est que si les ondes peuvent perturber la trajectoire ou le vol d’un avion, il me paraît censé d’admettre qu’elles ont un impact sur notre organisme également.

Est-ce que vous pouvez nous raconter l’origine du Mode Avion ?

En découvrant cette pathologie, j’ai pris conscience à quel point notre utilisation intensive des nouvelles technologies avait des répercussions sur notre santé mais aussi sur tous les aspects de notre vie et en particulier, sur nos relations sociales, sur notre équilibre de vie et sur nos performances cognitives (créativité, attention, mémorisation…) 

Durant cette même période, j’ai découvert le concept d’entrepreneuriat social grâce au MOOC de Ticket for Change et HEC Paris : “Devenir entrepreneur du changement”. Ce MOOC m’a convaincue de construire un projet en réponse à cet enjeu de société. Il y a notamment une parole de Gandhi qui m’a marquée : “Celui qui voit un problème et n’agit pas fait partie du problème.” Donc j’ai décidé d’agir ! 

Je me suis engagée dans des associations sur l’électrosensibilité et je suis rentrée en France pour lancer mon projet entrepreneurial. 

Mon projet initial était de créer un espace de coworking sans onde pour maintenir dans l’emploi les personnes devenues électrosensibles (EHS), briser leur isolement et permettre aux personnes non EHS de se prévenir de ces symptômes. 

Pour financer cet espace, je souhaitais que les entreprises prennent en charge le poste de travail des salariés électrosensibles, bénéficiant du statut RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). Toutefois, les entretiens que j’ai effectués auprès de mes bénéficiaires (EHS et non EHS) et de mes clients et le bêta test m’ont permis de réaliser plusieurs choses : 

  1. A chaque cas d’électrosensibilité, sa solution. Les personnes électrosensibles souffrent de différents symptômes, auxquels on ne peut pas répondre de la même façon. Par exemple, certains matériaux anti-ondes conviennent à des EHS mais pas à d’autres. Il est ainsi difficile de créer une solution unique pour toutes les personnes souffrant d’électrosensibilité.
  2. Bien que les dirigeants d’entreprise interrogés sont conscients de ce problème de santé, décrit par certains comme la “prochaine crise sanitaire”, ces derniers ont peu de marge de manœuvre dans la prise en charge des salariés électrosensibles. En reconnaissant ce problème, ils vont à l’encontre du “tout numérique” dans lequel leur société s’inscrit. Selon eux, une telle solution pourra être envisagée dans plusieurs années mais pas pour le moment.  
  3. Peu conscients de ce problème, les coworkers non EHS ne sont aujourd’hui pas prêts à payer plus cher pour un espace de travail protégé des ondes électromagnétiques. Les ondes étant invisibles et impalpables, il est difficile d’appréhender les effets nocifs engendrés par une surexposition à celles-ci. 
  4. Nous sommes aujourd’hui très dépendants des nouvelles technologies, voire complètement accros pour certains, et se détacher de son portable s’avère déjà être un exercice difficile. 

Cette phase d’immersion terrain m’a ainsi permis de réaliser qu’il y avait un gros travail de sensibilisation à faire autour de l’électrosensibilité. Par ailleurs, j’ai identifié un désir fort des salariés et des entreprises à utiliser le digital avec plus de conscience et plus de sagesse. 

Avec Le Mode Avion, je traite désormais des effets du numérique sur la société au sens large, et non au sens strict de l’électrosensibilité, afin d’avoir un impact plus important et toucher davantage de personnes sur ce sujet. L’ambition de ce projet est de transformer les technophiles que nous sommes en usagers responsables. Si j’opère une Digital détox, je me protège également des ondes émises par ces outils, donc je fais d’une pierre deux coups !

Qu’est-ce que vous proposez, quels sont les services ?

Aujourd’hui, Le Mode Avion intervient auprès des entreprises et des organismes publics pour aider les managers et les équipes à prendre du recul sur l’impact de nos usages connectés sur notre quotidien, professionnel et personnel et apporter des solutions, concrètes et réalistes, à mettre en place à son échelle et à l’échelle de l’organisation. 

Nous intervenons également sur ce sujet de l’équilibre numérique dans les écoles. Paradoxalement, les jeunes sont très exposés aux réseaux sociaux et souvent un peu accros à leur téléphone. Ils sont aussi très réceptifs au discours sur la Digital Detox car beaucoup sont conscients de leur utilisation à outrance et des répercussions négatives sur leur santé mentale !

Enfin, nous concevons pour des hôtels, des séjours digital detox, à destination des particuliers et notamment des familles, pour leur offrir une expérience de déconnexion et de reconnexion à la nature ! 

Quels sont les risques que vous évoquez sur la surexposition aux écrans, aux notifications ou à internet ?

Les risques sont nombreux mais je dirais que les principaux sont :

  1. La diminution de notre capacité d’attention et de notre capacité à proagir plutôt que réagir (et donc la perte de productivité en entreprise). On estime qu’il faut en moyenne 23 minutes pour se remettre à sa tâche et retrouver son niveau d’attention optimal après une interruption de quelques minutes. Pensez au nombre de fois où vous recevez une notification dans la journée !
  2. Le manque d’énergie et de créativité, causé par le fait qu’on supporte de moins en moins l’ennui. Ce qui est dommage, c’est qu’en ne prenant plus le temps de ne rien faire, on ne permet plus à notre esprit de vagabonder, de se ressourcer et de générer des idées nouvelles ! 
  3. L’amoindrissement de la qualité des relations humaines liée au phubbing et au manque d’attention que l’on accorde à l’autre.  
  4. Les répercussions sur notre santé mentale : la surcharge cognitive engendrée par l’infobésité (trop plein d’informations reçu par notre cerveau) peut avoir des conséquences lourdes sur notre santé mentale et peut même causer un burn-out soit un épuisement professionnel.  

Auriez-vous quelques conseils pratiques pour nous aider à faire notre propre Digital Detox ?

Premièrement, il faut comprendre que c’est profondément naturel d’être autant attiré par les outils numériques, d’être autant captivé par les notifications, les mails, les chats, les publications sur les réseaux sociaux…Les concepteurs de ces technologies jouent sur les ressorts de notre psychologie pour capter notre attention. Donc même en étant conscient des risques associés à l’utilisation intensive du digital, ce n’est pas facile de se détacher des écrans. D’autant plus que la tentation est partout, aussi bien dans notre vie personnelle que dans notre vie professionnelle. 

Voici tout de même quelques idées “Digital Detox” à mettre en place pour résister à la tentation :

  • Paramétrer sa box wifi pour qu’elle s’éteigne automatiquement entre 23h et 9h du matin. Un bon moyen de se rappeler qu’il est temps de déconnecter, si on est encore devant son ordi ou devant Netflix par exemple ! 
  • Bannir le téléphone portable se chambre à coucher ou à minima, le mettre en mode avion pour ne pas être en état d’hypervigilance la nuit. 
  • Supprimer de son téléphone l’application que l’on utilise le plus ou la déplacer dans dans un dossier et mettre ce dossier sur le 3e ou 4e écran de son smartphone ; pour ne plus s’y rendre par réflexe et s’extraire de cette boucle de la mauvaise habitude. 
  • Désactiver ses notifications, visuelles et sonores. 
  • Installer des extensions pour masquer ses fils d’actualité sur les réseaux sociaux.
  • Passer l’écran de son smarpthone en noir et en blanc. Vous verrez qu’il sera beaucoup moins attractif ! 
  • Enlever le relevé automatique de ses e-mails. 
  • Appliquer l’Inbox Zero pour vider sa boîte mails régulièrement, idéalement deux fois par semaine, afin de gagner en sérénité et en efficacité. 
  • Ajouter à la fin de ses mails une signature pédagogique pour éveiller les consciences (la mienne : “Pour gagner en efficacité et éviter les distractions, je ne consulte mes mails que 2 fois par jour. Envoyez-moi un sms si c’est urgent.
  • Clarifier avec son équipe l’usage de chaque outil et les attentes associées (surtout si vous travaillez dans un environnement qui privilégie la culture de l’immédiateté et du ping-pong de mails !).

En guise de conclusion pouvez-vous nous dire quels sont vos grands défis du moment chez Le Mode Avion ?

Les enjeux du moment : 

  1. Faire preuve de créativité pour communiquer autour des activités du Mode Avion et se faire connaître sans aller à l’encontre des messages et des valeurs véhiculés. 
  2. Parvenir à sensibiliser l’ensemble des collaborateurs en entreprise, y compris le top management, car tout part du haut ! Les dirigeants donnent le ton à ce qui se fait dans l’entreprise. C’est ce qu’on appelle le tone of the top. Les équipes prennent, consciemment ou inconsciemment, exemple sur eux. Donc leurs pratiques numériques influent sur la culture d’entreprise et sur les comportements des salariés. D’où l’importance de s’adresser à ce public ! 

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